Une frustration aussi irrationnelle qu’instructive m’a poussée à revoir ma façon de voyager. Course contre la montre, frénésie absurde, comparaison inepte, nostalgie du présent. Tout cela ne rime à rien. Let’s have a closer look to start over…
Une frustration irrationnelle
Alors que nous arrivions dans la province de Hà Giang, Loan a glissé dans un virage recouvert de gravier. C’est avec un genou en sang, un bout de dent en moins, une moto tordue et une méfiance nouvelle envers chaque grain de sable jonchant le goudron que nous avons parcouru les vingt derniers kilomètres nous séparant de Hoàng Su Phì.
Une fois à l’hôpital, les médecins l’ont rapidement désinfecté en affirmant que tout allait bien. Malgré la moue terrible qui envahissait son visage, il en est ressorti avec quelques belles anecdotes. Les médecins n’ont pas réussi à le mesurer, leur toise ne dépassant pas les 180 cm. Puis, en voulant s’asseoir sur un lit aux dimensions vietnamiennes, il l’a renversé maladroitement, provoquant un fracas digne d’un tremblement de terre. Être un Européen d’1m87 dans un monde de petites personnes be like…
Après un passage étonnamment abordable chez le mécano pour redresser un Butch complètement vrillé, nous nous devions de rejoindre une plus grande ville pour trouver des soins adaptés. Pour dire, les pharmaciens de Hoàng Su Phì nous semblaient perplexes face à la demande de bandage et de vaseline stérile…
Cependant, ce petit incident nous a obligés à faire l’impasse sur ce que beaucoup décrivent comme « les plus impressionnantes rizières en terrasses du Vietnam ». Malgré la situation, une frustration incohérente prenait une place bien trop importante. Pourquoi je n’arrivais donc pas à lâcher prise ?
Le voyage au cours de l'histoire
Le voyage a toujours existé. Aux prémices de l’humanité, il répondait avant tout à un besoin de survie. On se déplaçait pour trouver de la nourriture, un climat plus clément ou des terres plus fertiles. Cette forme de voyage s’apparente davantage à ce que nous qualifierions aujourd’hui de migration.
Puis vinrent les explorateurs. Les premiers hominidés quittèrent l’Afrique pour rejoindre l’Eurasie, poussés par l’instinct de découverte et l’élargissement de leurs horizons. Des siècles plus tard, des hommes comme Vasco de Gama ou Christophe Colomb traversèrent les océans à la recherche de nouvelles routes et de nouveaux mondes.
Vers le IXe siècle, les pèlerinages se développèrent à leur tour. Actes de foi, de dévotion ou de pénitence, ils représentaient une quête spirituelle autant qu’un déplacement physique. Voyager signifiait alors sortir de sa routine pour se rencontrer soi-même et se rapprocher du divin.
Aujourd’hui, le voyage s’est entièrement démocratisé. Il n’est plus une nécessité vitale, mais un pur loisir. Il attire autant les personnes riches que celles aux moyens plus modestes, les jeunes que les vieux, les âmes perdues que celles qui pensent s’être trouvées.
Pourtant, plus le voyage devient accessible, plus il s’apparente à un objet de consommation plutôt qu’à une expérience de vie. Mais pourquoi ?
Le voyage comme objet de consommation
Le tourisme
Le tourisme est devenu l’un des piliers de l’économie mondiale. Le voyage n’est plus seulement une aventure, mais un produit que l’on vend, une marchandise visant à faire toujours plus d’argent.
Les agences vendent du rêve en proposant des itinéraires dépaysants dans des endroits paradisiaques. Grande distance, peu de temps, chaque jour est une course contre la montre pour que le client en voie le plus dans les meilleures conditions possibles.
L’authenticité ? Pourquoi faire quand on peut retrouver son chez-soi à l’étranger ? S’imprégner ? C’est ridicule, on va perdre du temps et de l’agent ! La société dans laquelle nous évoluons est obsédée par la productivité, la rentabilité et l’optimisation. Prendre son temps, s’ennuyer, profiter de l’instant présent sont des ennemies du rendement, même en voyage.
Les réseaux sociaux
Les réseaux sociaux amplifient d’autant plus ce phénomène. Chaque fois que nous ouvrons Instagram, nous observons des fragments de vies soigneusement sélectionnés de centaines de personnes que nous connaissons à peine. Johanna sirote un cocktail sur une plage paradisiaque en Martinique. Tom gravit son énième sommet dans la cordillère des Andes. Lola partage des vidéos de ces animaux de la savane qui semblaient exister qu’à travers la télévision.
Alors, un mécanisme de comparaison s’enclenche. Il se traduit par ce sentiment oppressant du moi aussi je veux tout voir, je veux tout faire.
Le voyage devient alors une liste de missions à cocher rapidement et efficacement. Il finit par s’apparenter plus à un long calcule qu’à une expérience à vivre. Trois jours ici. Deux jours là-bas. Levé de soleil à 5 h. Randonnée l’après-midi. Marché local le soir. À peine arriver quelque part que nous pensons déjà à l’étape suivante.
Pourtant, cette quête est condamnée à la frustration. La pluie s’invite. Les paysages semblent différents des vidéos. Les imprévus bouleversent les plans. La fatigue s’accumule.
La réalité ne pourra jamais rivaliser avec des photos modifiées ou des instants de vie partagés parfaitement choisis. Les réseaux sociaux vendent du rêve, pas du réel.
Ce concept de dévoration est grandement nourri par l’idée que le monde est immense et que la vie est bien trop courte pour avoir le temps de l’explorer dans son entièreté. Et c’est un fait. Jamais personne sur cette planète n’aura le temps de tout faire, de tout voir, de tout expérimenter. N’est-ce pas alors une perte de temps que d’essayer ?
La nostalgie du présent
L’apparition des appareils photo, des téléphones et des caméras participe grandement à la surexploitation du voyage. Ils ont transformé l’oublie en un mauvais souvenir. Désormais, un instant peut être conservé éternellement en un simple clic. La photo ravivera alors notre mémoire. Enfin, nous avons trouvé un moyen de lutter contre cette amnésie naturelle infligée par le temps.
Alors dès que nous nous retrouvons face à un magnifique paysage, c’est notre caméra que nous ouvrons à la place de nos yeux. C’est un « clic » que nous entendons à la place du doux son de cette cascade que nous photographions.
Au lieu de nous imprégner pleinement d’un paysage, nous cherchons immédiatement à le sauvegarder par peur de l’oublier. Nous ramenons alors des expériences mortes, enfermées dans une boite électronique sans que nous ayons pu les vivre à proprement parler. L’idée de les archiver était plus importante. La peur qu’elles disparaissent de notre mémoire était plus puissante.
C’est ce que j’appelle la nostalgie du présent : ce sentiment superflu d’être en manque de ce qui est ici et maintenant.
Une frénésie ancrée
Sur le chemin de Bac Quang, j’ai décidé de plonger à l’intérieur de cette frustration semblant presque illégitime et j’y ai bel et bien trouvé cette frénésie délirante que la société capitaliste a gravée en nous. Elle était clairement la traduction émotionnelle des : « je n’aurai pas tout fait », « je n’aurai pas tout vu », « je rate quelque chose ». Comme si manquer un lieu revenait à manquer un morceau de vie. Alors que la vie est et sera toujours là. Elle existe en moi, pas dans un beau paysage ni dans une expérience inédite.
La frénésie nous pousse à consommer le voyage en oubliant de le vivre pleinement. Je le ressens dans chaque déception lorsque je loupe un bel endroit, dans chaque rumination lorsque je n’ai pas eu le temps de m’arrêter pour capturer un magnifique panorama avec mon appareil photo, dans chaque planification pour être certaine de ne pas manquer les lieux-dits « incontournables », dans chaque angoisse liée au temps qui passe. Mieux vaut tard que jamais, mais je refuse de traverser le monde uniquement pour en rapporter des preuves. Je veux être dans l’être, pas dans le faire. Je veux être dans la vie, pas dans la nostalgie. Je veux danser avec le présent, pas mourir avec le passé ou plonger dans les affres de l’avenir.
Au final...
Après tous mes voyages, je me rends compte que le monde a une quantité phénoménale de choses à offrir et que, malgré leur apparente tangibilité, elles demeurent avant tout subjectives. Chaque paysage, chaque expérience, chaque découverte me traversent d’une manière unique. Alors je me dois de m’arrêter, de contempler, de ressentir, d’admirer, d’accueillir chaque aventure telle qu’elle vient afin de vivre en harmonie avec ce monde merveilleux.
Après tous mes voyages, je me rends compte que la vie est avant tout une expérience. Alors je me dois d’expérimenter. Sans rechercher la perfection ni la performance. Sans comparer ni envier. Sans vouloir tout planifier ou contrôler. Mais avec la conscience que je ne manquerai jamais ce que je suis censée vivre. Que je serai toujours au bon endroit, au bon moment. Et que mon voyage est à mon image.
Introspection et réajustement
Je pense qu’il est nécessaire de faire régulièrement un point avec soi-même pour s’assurer que l’on ne s’est pas laissé happer par notre entourage ou par notre environnement. Que l’on ne s’est pas éloigné de ce à quoi l’on aspirait réellement. Que l’on est toujours en accord avec ce que l’on vit, ainsi qu’avec la manière dont on le vit. Se réajuster n’est pas un échec, mais une opportunité pour se réaligner à soi.

L’extérieur au service de ton intérieur, c’est une voie qui te remplit !
Belle réflexion 😍
Tout est super lucine.