Toute bonne chose a une fin, et notre voyage à moto n’a malheureusement pas dérogé à la règle. Partagés entre une nostalgie prématurée et une fierté latente à l’idée de ce que nous étions sur le point d’avoir accompli, nous étions bien décidés à profiter de cette dernière escapade aux confins du Laos. Cependant, Véruca avait, de son côté, fait ses propres plans…
Luang Prabang
Le détour de 70 km pour éviter la route nationale s’est avéré aussi judicieux qu’énergivore. Par bonheur, Loan avait repéré un restaurant proposant des Bún Chả à la carte à Luang Prabang. Cette simple perspective est rapidement devenue notre principale source de motivation pour affronter les derniers kilomètres de la route 13N. Sans même prendre le temps de poser nos sacs à l’homestay, nous avons accouru chez Quán Cháo comme si nous avions passé le dernier mois à jeûner. Quelle joie de pouvoir délaisser le riz frit insipide au profit d’un repas éveillant chacun de nos sens !
Portés par cette bonne humeur, nous avons enfin offert à nos motos la douche que nous leur promettions depuis la fin du Cambodge. Elles étaient si étincelantes que nous nous sommes demandé si nous avions récupéré les bonnes. Heureusement, il ne leur a pas fallu longtemps pour revêtir à nouveau leur manteau de boue…
200km et puis s'en vont...
Il nous restait une dernière boucle de 250km avant de revenir à Luang Prabang pour vendre les motos. Nous continuions de suivre la 13N accompagnés de son lot de désagréments mais cette fois, nous nous efforcions de savourer chaque facette de cette aventure à moto, conscients qu’elle ne tarderait pas à nous manquer.
Contempler le paysage défilant au rythme des kilomètres. Sentir l’air s’infiltrer dans les aérations de mes chaussures. S’amuser à chercher la meilleure trajectoire entre les flaques d’eau et les nids-de-poule pour limiter les secousses. Humer les odeurs de la campagne qui traversent furtivement mes narines avant de laisser place à de nouvelles. Ressentir la sensation grisante de glisser sur la route à mesure que la moto prend de la vitesse.
Comment diable allions-nous pouvoir remonter dans un bus après avoir goûté à une telle indépendance ?
L'inventivité de Véruca
La roue arrière
Il n’a pas fallu longtemps pour me faire descendre de mon petit nuage. La roue arrière de ma moto s’est mis à émettre couinement résonnant à des kilomètres à la ronde. Le mécanicien chez qui nous avons fait halte m’annonça que le moyeu était bon à changer. Pour rappel, il avait été remplacé pas plus tard qu’au Cambodge, lorsque ma roue arrière s’était soudainement bloquée.
Ajoutez à cela une roue avant désaxée, dont j’ignore encore l’origine, et vous obtenez la recette parfaite pour une moto complètement déséquilibrée. Un vrai bonheur sur les pistes instables et défoncées du Laos…
Faute de disposer de la pièce nécessaire, le mécanicien s’est contenté de resserrer les boulons du mieux qu’il pouvait. Au moins, la moto ne grinçait plus !
Le pot d'échappement
Malheureusement pour moi, Véruca semblait bien décidée à se faire remarquer. Quelques minutes plus tard, l’une des vis qui fixait le pot d’échappement à la moto céda sous l’effet des vibrations.
Si l’autre extrémité était correctement attachée et empêchait le tuyau de tomber, la bride de fixation faisant office d’étanchéité ne retenait plus les gaz. La fuite provoquait un bruit qui m’a rapidement fait regretter le simple grincement de la roue arrière.
La réparation nécessitait une soudure et du temps, deux choses dont je ne disposais pas. J’ai donc poursuivi ma route sur une moto dont le bruit concurrençait celui des tracteurs que je dépassais.
Le réservoir troué
La dernière surprise de la journée mais pas des moindres : des cris d’applaudissements pour… le trou dans le réservoir !!!
Nous nous sommes arrêtés pour faire le plein lorsque j’ai remarqué que ma jambe droite était complètement trempée. En y regardant de plus près, Loan a découvert une minuscule ouverture dans le réservoir. Un jet d’essence en jaillissait. Quel comble de découvrir une fuite de carburant précisément à l’endroit où l’on est censé en ajouter…
Je n’avais pas mesurer la gravité du dégât (qui est d’ailleurs arrivé sans crier gare). Malgré toutes nos tentatives pour limiter la fuite, je suis arrivée à l’homestay avec plus d’essence sur mon pantalon que dans le réservoir. Notre seule solution (du scotch) se dissolvait en une fraction de seconde au contact du liquide.
Le propriétaire de la guesthouse m’a alors tendu une boite en carton: « it’s a chinese glue » cessait-il de répéter, fièrement. Chinoise, italienne ou laotienne, le principal est qu’elle ait fait ses preuves. Nous avons rajouté un morceau de caoutchouc pour améliorer l’étanchéité puis nous avons comprimé le tout à coup de scotch et le tour était joué !
Pour la 156ᵉ fois du voyage, j’ai bien cru devoir abandonner Véruca à son sort. L’idée de m’embraser sur la route, tel un personnage de dessin animé, n’avait rien de très séduisant. Mais, pour la 156ᵉ fois du voyage, tout est bien qui finit bien !
Nong Khiaw
J’ai pénétré dans le village de Nong Khiaw comme un sprinteur franchit la ligne d’arrivée des Jeux olympiques : victorieuse et éreintée. D’une manière ou d’une autre, Véruca tenait absolument à graver ces derniers instants passés ensemble dans mon hippocampe. Il faut dire que mon cerveau n’aurait sans doute pas retenu le souvenir d’une dernière excursion paisible et sans encombre.
Contre toute attente, Nong Khiaw m’a offert la quiétude et la douceur dont j’avais besoin. C’est le genre de village que l’on ne s’attend pas à découvrir au Laos. Niché entre les montagnes karstiques et les eaux de la Nam Ou, il donne tout son sens aux mots pittoresque et charmant.
Nous avons passé la nuit au Mimosa Inn, dans un petit bungalow en toile offrant une vue imprenable sur un immense pic de calcaire. Nous pensions avoir réservé une chambre privée, pourtant, notre sommeil a été interrompu par l’arrivée de visiteurs inattendus au beau milieu de la nuit. Nos colocataires ne prenaient pas beaucoup de place, mais elles n’ont pas manqué de se faire remarquer avec leurs minuscules pattes trottinant sur le parquet…
Phadeng Peak
Le lendemain, nous voulions évaluer l’impact d’un semestre sans le moindre d’exercice physique. Et nous y sommes pas aller de main morte: 4km, 461m de dénivelé, 1h de montée. Nos poumons et nos jambes flasques nous ont clairement supplié de nous remettre au sport tout le long de l’ascension. Mais en arrivant au sommet, nos muscles endolories, tout juste sortis de 6 mois hibernation, ont fini par se faire oublier pour laisser place au spectacle.
Nous nous sommes longuement délectés de ce panorama exceptionnel en priant pour qu’un parapente nous pousse entre les omoplates pour que l’on puisse s’élancer dans les bras de ce vide vertigineux.
L'art du slow travel
De Nong Khiaw à Luang Prabang
Au vu de l’état de Véruca, nous avons abandonné l’idée de poursuivre l’itinéraire initialement prévu et nous avons rebroussé le chemin. Elle était un peu trop loin de remplir la grille des critères de sécurité pour l’emmener affronter la 1C. Et je dois avouer qu’une partie de moi avait hâte de m’en débarrasser une fois pour toutes…
C’est dans ces moments là que je remarque mes progrès vis à vis du FOMO (peur de manquer/louper quelque chose). Tout faire et tout voir n’a plus vraiment de sens si je ne suis pas pleinement présente, mentalement comme émotionnellement. Accumuler pour accumuler, voir pour voir ou faire pour faire ont enfin cessé d’être les moteurs qui régissent mes voyages. Désormais, mes envies du moment présent sont aux commandes, même si ça bouscule les plans.
Phousi Hill
Peut-être est-ce une simple coïncidence mais j’apprivoise enfin l’art du slow travel et voilà que je rencontre une lituanienne qui m’énumère fièrement les 7 pays qu’elle compte « visiter » durant ses deux petites semaines de vacances. Selon elle, deux jours sur chaque territoire sont bien suffisants pour en capter l’essence. « Il n’y a pas assez d’une vie pour visiter tous les pays du monde alors je ne veux pas perdre de temps » a-t-elle affirmé.
J’étais bouche bée. Plus j’avançais dans mon voyage, plus j’allais aux antipodes de cette façon de penser. En l’écoutant parler, je me suis sentie profondément en paix avec l’idée que je ne pourrais jamais tout faire ni tout voir. En paix avec le fait d’avoir seulement parcouru 3 pays en l’espace de 6 mois quand certains en traversent une dizaine. En paix avec l’idée de retourner en Australie pour une troisième année alors qu’il y a encore tant de pays que je ne connais pas.
Là où j’avais l’impression d’être perdre du temps autrefois, j’ai aujourd’hui le sentiment avoir pleinement profité. C’est fascinant de constater à quel point un simple changement de regard peut réécrire toute une histoire.
