Hoàng Su Phì

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Je pensais devoir tirer un trait sur ce qu’on dit être les plus grandes rizières en terrasse du Vietnam, mais la vie semblait avoir envie de me faire un cadeau. Alors que Loan était dans l’obligation de rester alité et dans l’incapacité de reprendre la route, il m’a soumis l’idée de partir à l’aventure le temps qu’il se remette sur pied. Ni une ni deux, j’ai sauté sur l’occasion pour partir en trek à Hoang Su Phi… 

Nam Ly Retreat

L’homestay qui organisait le trek se trouvait littéralement perdu dans la montagne. Le taxi m’a posé en amont d’un petit chemin se faufilant entre des rizières plus belles les unes que les autres. J’ai parcouru les 15 minutes de marche qui me séparaient de Nam Ly Retreat avec les yeux ronds d’une petite fille émerveillée par le monde qui l’entoure. La vue sur le gîte n’a fait que confirmer à quel point cette aventure en solo était une excellente idée.

nam ly retreat

Hi blue sky

Une fois mes affaires déposées dans le dortoir (composé d’un seul et unique matelas glissé entre deux grands rideaux), j’ai attrapé mon appareil photo, étalé grossièrement de la crème solaire sur mes jambes pour éviter d’aggraver l’effrayante marque de bronzage laissée par mon short, puis j’ai sauté sur le premier sentier qui s’est dessiné devant moi.

Le soleil avait enfin osé pointer le bout de son nez après une longue semaine de pluie. Mon regard divaguait entre ce ciel azur magnifique et les rizières renaissantes qui cascadaient le long des montagnes.

balade jour 1 Hoang su phi
balade jour 1 Hoang su phi

Jour 1

Sur les 15 kilomètres promis, nous n’en avons finalement parcouru que 9. À vrai dire, nos guides, armées de leurs claquettes et de leurs tenues traditionnelles aussi épaisses qu’un costard-cravate, semblaient s’essouffler assez rapidement. Pour dix minutes de marche, nous faisions trente minutes de pause. Autant dire que la journée s’est vite évaporée tandis que les kilomètres, eux, stagnaient.

Le couple avec lequel j’ai randonné m’a confié que, parmi tous les treks auxquels ils avaient participé en Asie du Sud-Est, ils n’étaient jamais revenus d’une journée réellement épuisés. Après tout, les Vietnamiens ne voient pas la randonnée comme un loisir, mais plutôt comme un simple moyen d’aller d’un point A à un point B. Les chemins sont pensés pour l’efficacité, pas pour le divertissement.

Les seuls tracés que l’on trouve sont donc avant tout destinés à relier les villages entre eux ou à accéder aux rizières, avant d’être réutilisés comme circuits de randonnée. C’est ainsi que notre périple a commencé sur le rebord en béton d’un canal, faute de véritable sentier.

Black Dao

Au-delà de la randonnée, l’expérience consistait à aller à la rencontre des minorités ethniques de la région. Nous avons rencontré les dao noirs et les Nung. Ils peuvent habiter des villages voisins et pourtant ne pas se comprendre. Chacun a ses traditions, ses habits conventionnels, et son propre dialecte (il existe même plusieurs dialectes au sein d’une même minorité). 

Nos guides appartenaient à la minorité des dao noirs. Ces derniers se caractérisent par un bandeau sur la tête pour les femmes et une tunique indigo — une teinture traditionnellement très présente dans leur artisanat textile — pour les hommes (mais encore une fois, il existe différentes tenues traditionnelles au sein d’une même minorité). Leurs croyances mêlent culte des ancêtres, traditions spirituelles et une vision profondément animiste du monde, où animaux, rivières, rochers ou plantes sont considérés comme habités par une âme.

À la fin du séjour, nous savions dire bonjour (taigò), au revoir (mubèu) et merci (haubè) dans leur dialecte. 

day 1 Hoang su phi trek

À cette saison, les riziculteurs préparent la terre à accueillir les plants de riz : ils motocultent, désherbent, ratissent. 

day 1 Hoang su phi trek

Après 30 petites minutes de marche, nous nous retrouvions déjà chez le cousin de notre guide à boire un thé de sa plantation.

day 1 Hoang su phi trek

Nous avons rencontré le forgeron du village. Il nous a fièrement montré son soufflet de forge, son enclume et son marteau. 

day 1 Hoang su phi trek

Nous avons été invités à déjeuner chez une famille dao. Je serais bien incapable de dire ce qu’il y avait sur la table, mais une chose est sûre : la maîtresse de maison a déversé des litres de bière dans nos verres !

day 1 Hoang su phi trek

Nous avons pris le temps de regarder une dame tisser une tenue traditionnelle. Une fois le tissu fabriqué et coloré, il lui faut seulement deux jours pour réaliser l’ensemble.

day 1 Hoang su phi trek

Alors que je profitais de la fraîcheur de la cascade, l’une des guides est venue s’asseoir à côté de moi. S’en est suivie la discussion la plus silencieuse à laquelle j’aie jamais participé, les questions et les réponses ne passant que par Google Traduction.

9km de rizières

Dans de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, les agriculteurs pratiquent ce que l’on appelle la riziculture intégrée. Une fois les jeunes plants de riz suffisamment enracinés, des carpes sont introduites dans les rizières.

L’équilibre entre le sol, l’eau, les poissons, les plantes et la lumière crée un véritable écosystème où chaque élément contribue au bon fonctionnement de l’ensemble. Cette harmonie permet au riz comme aux poissons de développer pleinement leur potentiel, tout en nécessitant peu de semences, peu d’eau et peu d’engrais, et en préservant un sol riche, vivant et bien aéré.

À la fin de la saison, les agriculteurs profitent ainsi d’une double récolte : une végétale avec le riz, et une animale avec les poissons.

Selon les régions, certains vont encore plus loin et remplacent les poissons par des canards, des crevettes, des crabes et bien d’autres espèces.

Cooking class

Le soir, une activité cuisine nous a été proposée. Nous avons commencé par préparer un poulet au poivre, qui a ensuite été cuit sur un feu allumé à l’intérieur d’une brouette (je ne sais pas si c’est the local way, mais c’était an interesting way, ça c’est sûr !). Nous avons poursuivi avec du riz gluant teinté en bleu, violet et orange grâce à différentes plantes tinctoriales. Puis nous avons terminé par la préparation de nems, qui resteront probablement les meilleurs que j’aie jamais mangés (sans prétention).

Nous avons dégusté nos préparations au dîner avec tous les clients de l’homestay, en serrant les dents à l’idée de devoir partager nos nems.

Day 2

Le second jour fut plus généreux, aussi bien en termes de kilomètres que de dénivelé. Les 35 degrés ont eu raison de nous ; nous étions à deux doigts de regretter nos plaintes de la veille face aux kilomètres manquants. 13 bornes, 107 étages et 18 000 pas plus tard (selon les statistiques de mon téléphone), nous étions ravis de nous affaler dans les hamacs de l’homestay.

En "immersion"

day 2 trek Hoang su phi

Nous dévorions un concombre fraichement cueilli du jardin de notre guide. 

day 2 trek Hoang su phi

Encore un bon repas où nous avons été contraint d’avaler plus de shots de happy water (liqueur de riz ou de maïs) que de nourriture. I mean… it’s part of the culture !🤪

Nous avons « aidé » à la construction d’un mur. Bon, je ne suis pas sûr que j’ajouterais « a fait des aller-retour pour apporter des briques » sur mon CV… 

day 2 trek Hoang su phi

Nous observions l’incroyable art d’une dame qui a passé 3 jours à tisser à la main le fameux bandeau que les femmes portent sur la tête. 

Cet arbre à thé a traversé plusieurs générations. Une fois par année, il est entièrement taillé pour renaitre de plus belle. 

Quelque chose cloche...

Il était très intéressant de voir des façons de vivre et de faire complètement différentes de ce que l’on a chez nous. Malgré tout, j’avais cette impression désagréable de visiter les habitations et participer aux tâches du quotidien comme si je visitais un musée historique qui propose des activités « en immersion » destinées à nous plonger dans l’atmosphère d’une autre époque.

Comme si les gens étaient des acteurs, voire des curiosités que l’on observe. Comme si leur vie n’était qu’une mise en scène le temps de notre présence, avant qu’ils ne repartent dans leur villa en bord de mer à la fin de la journée. Comme si leur quotidien et leur dur labeur devenaient un spectacle.

Parmi toutes les personnes que j’ai pu rencontrer durant ce trek, je n’ai pas ressenti une seule fois la moindre étincelle de joie ou d’enthousiasme lorsqu’elles nous ouvraient une fenêtre sur leur réalité. Peut-être ont-elles simplement trop l’habitude de voir défiler des touristes. Peut-être que cette immersion, qui nous émerveille tant, mais qui n’est pour elles qu’un morceau de vie ordinaire, leur semble ridicule.

Dans tous les cas, quelque chose sonnait faux.

La noix d'arec

Nous avons croisé une femme dont la bouche semblait remplie de terre. Intrigués, nous avons appris par notre guide qu’elle mâchait de la noix d’arec (aussi appelée noix de bétel) le fruit du palmier Areca catechu.

Considérée comme la quatrième drogue/substance psychoactive la plus consommée au monde, principalement en Asie, elle est appréciée pour la légère sensation d’euphorie qu’elle procure ainsi que pour son effet stimulant, qui peut donner une impression d’endurance accrue.

Mais comme beaucoup de substances stimulantes, elle a aussi son revers : au-delà de son potentiel addictif, sa consommation régulière est associée à un risque accru de plusieurs cancers, notamment de la bouche, de la gorge et de l’œsophage.

day 2 trek Hoang su phi
day 2 trek Hoang su phi
day 2 trek Hoang su phi
day 2 trek Hoang Su Phi

Un supermarché en plein air

Alors que nous transpirions chaque goutte d’eau contenue dans nos corps, nos guides, elles, arpentaient la montagne à la recherche des ingrédients pour cuisiner le dîner. « Nous allons préparer une délicieuse salade pour le dîner », nous a traduit l’une d’elles sur son téléphone.

De la cannelle, de jeunes pousses de bambou, des épinards d’eau, des légumes dentelés et beaucoup d’autres végétaux dont j’ignore encore le nom. C’était comme si elles vivaient littéralement dans un immense supermarché à ciel ouvert !

Mubèu

Je suis partie à Hoang Su Phi en quête d’une expérience alignée avec mes valeurs, mais, comme tout dans la vie, rien n’est tout blanc ou tout noir. Non, ce n’est pas une région envahie par le surtourisme. Non, on ne consomme pas l’expérience à toute vitesse et oui, on prend le temps de s’imprégner des lieux.

Mais on utilise aussi le quotidien des gens comme une forme de divertissement. Nous nous émerveillons devant des scènes qui, pour eux, représentent souvent une réalité difficile et éprouvante. Certaines habitudes profondément ancrées dans notre manière occidentale de voyager peuvent refaire surface : observer, photographier, chercher l’authentique dans la dur labeur des pays pauvres.

Peut-être qu’il faut que je me fasse à l’idée que les choses sont souvent plus nuancées qu’on ne l’imagine. Peut-être que j’ai besoin de faire le deuil de l’expérience parfaitement en accord avec mes convictions. Existe-t-elle seulement ?

  • Commentaires de la publication :1 commentaire

Cette publication a un commentaire

  1. Maman

    Tu abordes tes expériences avec beaucoup de lucidité face à ce que tu vois mais aussi face à ta posture et il me semble que c’est déjà énorme. Au fur et à mesure tu en apprends plus sur toi, sur le monde , sur l’humain dans toutes ses nuances sans en faire de certitudes . C’est une très belle posture !!
    Merci pour cette humilité réelle, vivante ma Lucine 😍❤️

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