Délimité par trois anciennes capitales majeures (Kandy au sud, Polonnaruwa à l’est et Anuradhapura au nord-ouest), le triangle culturel est une région regorgeant d’histoires poignantes et de monuments inscrits aujourd’hui au patrimoine de l’UNESCO. Chaque nouveau pas sur les sites qu’il abrite est un voyage dans le passé du Sri Lanka.
Ritigala
Entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècle, les Chola, peuple tamoul de l’Inde du Sud dominaient de nombreux pays d’Asie du Sud Est. Le Sri Lanka n’échappa pas à l’avidité de l’empire qui s’empara de la capitale d’Anuradhapura au Xᵉ siècle. Par souci de stratégie géographique mais aussi pour créer leur propre centre politique sur l’île de Ceylan, ils établirent le pouvoir dans la ville de Polonnaruwa.
Rtigala, qui était autrefois un joli monastère perdu dans la forêt rattaché au royaume d’Anuradhapura, vit alors ses résidents s’en aller peu à peu pour rejoindre la toute nouvelle métropole. Le site fut abandonné pendant près d’un siècle. Ce n’est qu’à la colonisation britannique qu’il fut à nouveau étudié et documenté.
Le "gathering"
Un spectacle saisissant
Au moment de la saison sèche, l’eau des réservoirs artificiels des parcs nationaux baisse drastiquement. C’est la période idéale pour observer ce qu’on appelle le « gathering ». Des dizaines d’éléphants, parfois jusqu’à 200, se regroupent autour d’un réservoir afin de se désaltérer et de profiter de l’herbe fraîche qui pousse sur les berges. En fonction du niveau d’eau des bassins des parcs nationaux de Kaudulla, Minneriya et Hurulu, les géants de la savane se déplacent ainsi pour satisfaire leurs besoins. Considéré comme le plus grand rassemblement saisonnier d’Asie, il va sans dire que nous voulions en être témoins.
Le choix du moins pire
À ce moment-là, je n’avais pas encore réalisé l’impact que pouvait avoir ma participation à un safari, sous quelque forme que ce soit. J’ai alors exposé nos critères aux compagnies de jeep en leur expliquant que le bien-être animal nous tenait profondément à cœur. On nous a proposé de partir tôt dans la journée ou à midi, pendant que tout le monde mangerait. On nous a assuré qu’ainsi, nous ne ferions pas partie d’un convoi de 40 jeeps encerclant le troupeau. On nous a promis que le conducteur ne taperait pas des pointes à 80 km/h pour être le premier véhicule au plus près des éléphants. « We are animal lovers, Madame. Don’t worry about it. »
Cette fois-ci, c’était évident: nous ne serions toujours pas spectateurs de l’horreur (et encore, cela restait à voir) mais elle n’en était pas moins réelle. J’ai alors compris que choisir parmi les compagnies qui se proposaient à nous était de la même nature qu’élire un président en France : il n’était pas question de sélectionner le meilleur, mais le « moins pire ». Autant, lors des élections présidentielles, je suis contrainte de choisir parmi les candidats qui se présentent, autant le choix de participer à un safari m’appartient entièrement. Alors, malgré la déception, j’ai battu en retraite
Comme pour nous remercier de ne pas avoir pris part à leurs persécutions, trois éléphants sont venus nous faire coucou par-delà les barrières électriques du Minneriya National Park. Je suspecte que l’instant était bien plus magique qu’il ne l’aurait été si tout avait été planifié.
Polonnaruwa
Sous la domination des Chola pendant près de huit décennies, Polonnaruwa resta la capitale du Sri Lanka plus de 100 ans après le départ de l’armée indienne. Au XIIᵉ siècle, le roi Parakramabahu I rendit la ville très puissante, notamment grâce à son obsession pour l’eau et l’irrigation. En effet, le pays connaissait chaque année une période de terrible sécheresse, ce qui le rendait extrêmement dépendant en termes d’agriculture. En construisant et réparant des réservoirs et des canaux tout autour du pays, Parakramabahu I offrit à ses sujets une liberté agraire tout au long de l’année.
La chute de Polonnaruwa fut une triste répétition de celle d’Anuradhapura. Après la mort de Parakramabahu I, l’État se fragilisa et de nouveaux envahisseurs tentèrent de s’emparer du territoire sri lankais. Les infrastructures construites pour irriguer et stocker l’eau devinrent de plus en plus difficiles à entretenir. La population se dirigea alors peu à peu vers les montagnes, en quête d’un climat plus humide.
Le Rocher du Lion de Sigiriya
Tout commença à Anuradhapura, où le roi Dhatusena régnait sur son royaume avec, à ses côtés, ses fils Moggallana, héritier légitime, et Kashyapa. Ce dernier ne supporta pas l’idée que le trône revienne de droit à son demi-frère. Il prépara alors minutieusement un coup d’État qu’il mit à exécution en 477. Dhatusena fut emmurée vivant, tandis que Moggallana se réfugia en Inde, par peur de se faire exécuter à son tour au nom du pouvoir.
Malgré tout, l’audace de Kashyapa s’arrêta à son magnifique putsch. Effrayé par de potentielles représailles, il déplaça le centre du pouvoir vers le Rocher du Lion, où logeaient des moines bouddhistes depuis des siècles, et y fit bâtir une impressionnante forteresse, notamment pour se prémunir contre l’éventuel retour de Moggallana.
Kashyapa régna pendant 18 ans du haut de son rocher. Malheureusement pour lui, son demi-frère avait un goût prononcé pour les vengeances (très) froides et passa ces longues années à préparer une revanche inébranlable. En 495, il revint d’Inde accompagné d’une armée et marcha sur Sigiriya.
Le Mahavamsa, une chronique historique et religieuse sri-lankaise, raconte alors que, pendant la bataille, l’éléphant de Kashyapa s’écarta de la route pendant un instant. Ses soldats pensèrent qu’il désertait et l’abandonnèrent à son sort. L’usurpateur s’enleva alors la vie, laissant Moggallana reprendre sa place de droit.
Le pouvoir fut de nouveau transféré à Anuradhapura et le Rocher du Lion retrouva ses habitants d’antan avant de finir progressivement englouti par la végétation. Sans surprise, ce furent nos amis les Anglais qui, pendant leur domination sur l’île de Ceylan, redécouvrirent ce trésor historique.
Pidurangala
Le rocher de Pidurangala offre une vue imprenable sur le Rocher du Lion. Cependant, au-delà du panorama à 360° qu’il déploie aux yeux des touristes les plus aguerris, il abrite lui aussi sa propre histoire.
Lorsque Kashyapa élit le Rocher du Lion comme nouvelle capitale et y installe son siège du pouvoir, il demande aux moines bouddhistes qui y vivent de se déplacer à Pidurangala, où certains de leurs confrères étaient déjà établis. On retrouve alors des vestiges, des statues de Bouddha couché, des bassins ou même des inscriptions témoignant de la vie d’un monastère aujourd’hui disparu.
Pidurangala vu du rocher du lion
Le rocher du lion vu de Pidurangala
Le temple troglodyte de Rangiri
Pour comprendre l’histoire du temple troglodyte de Rangiri, il nous faut revenir cinq siècles avant l’histoire tragique de Kashyapa. Là où ce dernier a saisi la demeure de moines bouddhistes pour en faire la sienne, le roi Valagamba s’est réfugié auprès d’eux après avoir été chassé d’Anuradhapura par des forces armées venues d’Inde du Sud.
Pour les remercier de leur hospitalité après quatorze années passées en exil dans ces grottes naturelles, il aurait transformé le lieu en sanctuaire bouddhiste une fois son trône récupéré. Malgré toutes les guerres et les invasions, le temple perdura et demeure encore aujourd’hui un lieu de culte où de nombreux moines viennent se recueillir chaque jour.
The knuckles mountains
Situées au nord de Kandy, l’une des trois grandes capitales historiques du Sri Lanka et l’un des trois sommets du triangle culturel, les Knuckles sont encore largement préservées du tourisme. Il nous restait quelques jours à tuer avant le départ de la famille de Loan, alors nous avons décidé d’y faire un crochet. L’état de l’unique route qui y mena nous confirma rapidement le caractère encore sauvage et préservé de la chaîne de montagnes que nous venions de pénétrer.
À 5 serrés dans un tuktuk à Rattota
Jour 1
Les Knuckles étaient probablement le seul endroit hors des sentiers touristiques battus de notre itinéraire. Nous avons alors pu profiter de repas à moindre coût, de petites boutiques de vêtements où un t-shirt ne coûtait presque rien et d’une authenticité spontanée. En contrepartie, nous avons aussi été témoins d’une pauvreté bien plus visible qu’ailleurs.
En 2025, le cyclone Ditwah frappa, en partie, la région des Knuckles. Les dégâts étaient encore largement apparents lorsqu’on s’est rendu aux Bambarakiri falls. Autrefois, les visiteurs s’y pressaient pour admirer le joli pont de bois qui enjambait le bassin. La tempête l’a détruit, ne laissant derrière elle que quelques débris comme témoignage de son existence. Une dame nous expliqua que la disparition du pont avait eu un véritable impact sur la vie des habitants. Les revenus se réduisaient au fur et à mesure que l’intérêt des touristes pour le site disparaissait.
Jour 2
Le second jour fut consacré aux ascensions des monts Pitawala Pathana, Mini world’s end et du Knuckles View point. L’air humide volait à l’horizon la clarté de ses contours, le rendant presque abstrait. On devinait des grandes étendues d’eau, des rizières et des villages sans vraiment pouvoir affirmer avec certitude la véracité de nos déductions. Tandis que les lignes de terre étaient dessinées par d’immenses prairies tantôt arides, tantôt verdoyantes, l’arrière-plan laissait place à l’imagination.
C’est alors ça, refaire le monde ?
Des histoires abracadabrantes
Notre voyage au cœur du triangle culturel ressemblait à une veillée où un conteur serait venu nous raconter des histoires chevaleresques, plus abracadabrantes les unes que les autres. Un roi voulant maîtriser le pouvoir de l’eau, un autre réfugié au sommet d’un rocher sculpté en forme de lion, ou encore un troisième dissimulé dans des grottes naturelles abritant tout un monastère. Comme quoi, il n’est pas nécessaire d’ajouter des dragons ou des princesses perchées dans un donjon pour qu’une histoire soit captivante.
