Entre bourrasques et processions religieuses

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Après avoir déposé la famille de Loan à l’aéroport, il nous restait quelques jours avant le début du festival d’Esala Perahera, à Kandy. Nous sommes alors partis explorer le nord du Sri Lanka. Initialement, nous avions prévu d’atteindre la ville de Jaffna, mais cette ambition reposait sur notre ignorance de l’épopée que pouvait devenir un simple trajet en bus au Sri Lanka…

Un cinéma 4D in real life

De nombreuses vidéos tournant sur Internet témoignent de l’imprudence et de la folie des bus sri-lankais. En effet, beaucoup d’entre eux sont tenus par des compagnies privés qui se font toutes concurrence les unes au autres. Plus un bus prend de passagers, plus d’argent il encaisse. Une compétition se crée alors. Le premier bus qui arrive devant les arrêts rafle le pactole tandis que les suivants se contentent des miettes. 

Avec cette course aux passagers dans un pays où le code de la route n’est qu’un vague concept, les bus deviennent alors l’équivalence d’un véritable cinéma 4D vivant…

4K 240fps

Le pare-brise fait office d’écran IMAX 70mm. On a une qualité d’image hors paire sur les camions qui arrivent à toute vitesse sur nous tandis que le conducteur du bus continue de doubler tuktuks et voitures sans vraiment se soucier de ce qui arrive en face. Une fois la distance de sécurité devenue un peu trop critique à son goût, il donne un grand coup de volant pour se rabattre.

Malgré toutes ces pirouettes téméraires, le clignotant reste une option secondaire dont l’existence semble évoquer un vague souvenir chez certains, qui l’utilisent par intermittence, ou un gros trou noir chez d’autres, qui ne semblent même pas connaître son emplacement. Après tout, pourquoi prévenir d’un éventuel changement de direction quand on peut simplement presser le klaxon de toutes ses forces pour signaler sa présence incongrue ?

Des assises mouvantes

Le bus, lui, est la représentation même du siège dynamique. La qualité déplorable des amortisseurs nous envoie l’information du moindre nid de poule sur la route. Nous manquons de voler à travers le pare-brise à chaque fois que le conducteur écrase le frein pour éviter un tuktuk sorti de nul part tandis que le vent s’engouffrant par les fenêtres tente d’imiter la climatisation d’une salle de cinéma de manière un peu plus hargneuse.

Il manquait plus que mon voisin de banquette se mette à me cracher à la figure et j’aurais été téléporter 15 ans en arrière, dans le cinéma 4D du Futuroscope. Quelques gouttes d’eau avaient jailli sur mon visage au même moment où le personnage du film La Vienne Dynamique éternuait, rendant l’expérience d’autant plus immersive. Heureusement pour moi, aucune séquence de la sorte figurait dans le scénario de ce cinéma vivant…

Une trame sonore tonitruante

Côté bande-son, le klaxon omniprésent et les rugissements du moteur, propulsant le bus à 80 km/h en plein centre-ville, rendent l’expérience particulièrement palpitante. La musique sri-lankaise, diffusée à plein volume par des enceintes placées tout le long du bus, vient compléter la bande originale pour ancrer le souvenir à jamais dans nos mémoires.

N’ayant pas eu le temps de développer mon cingalais, je ne peux qu’émettre une hypothèse, mais je suspecte la musique d’être le pendant sonore de la décoration religieuse de chaque bus : tantôt nous pénétrons dans le cœur de Jésus, tantôt dans le domaine sacré de Bouddha ou de Vishnu.

bus sri lanka
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Kalpityia

Kalpityia est une jolie péninsule au nord de Colombo. Elle est particulièrement réputée pour les conditions idéales qu’elle offre aux passionnées de kitesurf. Sans surprise, la pratique fut popularisée par des voyageurs européens au début des années 2000. Le propriétaire de l’hostel où nous avons séjourné (qui ressemblait d’ailleurs terriblement à au personnage du roi Miraz dans Le Monde de Narnia) nous expliquait qu’avant cela, Kalpitiya se résumait à des plages sauvages et des petits villages de pêcheurs. 

La péninsule des ânes sauvages

Kalpitiya est aussi connue pour être l’une des régions du Sri Lanka abritant la plus grande population d’ânes sauvages du pays. Ils auraient été importés des pays arabes par des marchants il y a maintenant plusieurs siècles et ont longtemps été utilisé pour satisfaire les besoins humains.

En juillet 1983, la guerre civile éclata. Elle fut particulièrement violente dans le nord du pays, poussant peu à peu les habitants de certaines régions à fuir vers l’intérieur des terres, abandonnant les ânes à leur sort. Coupés de toute présence humaine, ils retrouvèrent progressivement leur indépendance. 

Ce qui n’était qu’une finalité naturelle devint rapidement un problème à la fin de la guerre, 26 ans plus tard. Les ânes n’étant plus apprivoisés furent à l’origine de nombreux accidents de la route et de dégâts dans les cultures. Les sri-lankais commencèrent alors à les haïr.

C’est ainsi qu’est né le Mannar Donkey Management and Welfare Programm. Crée par Jeremy Liyanag, il visait tout d’abord à sensibiliser la population au bien-être de ces animaux. La création du Donkey Clinic & Education Centre en 2014 a, par la suite, étendu ses services aux soins et à la prise en charge des ânes en détresse. Ces associations ont rapidement changé les conditions de vie des animaux qui sont désormais devenu un symbole emblématique des régions du nord-ouest du Sri Lanka.

kalpitiya
kalpitiya
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À six pieds au dessus de la mer

Le jour suivant notre arrivée, nous avons entrepris une balade dans les rues de Kalpitiya à califourchon sur nos vélos. Pas une âme n’errait, les restaurants étaient vides, voire fermés. La seule vie dont nous avons été témoins se trouvait au loin, dans le lagoon : les kitesurfeurs.

Nous les avons longuement observés, domptant le vent, glissant sur la surface de l’eau, s’envolant dans les airs. Mon regard croisa celui de Loan. Il ne fallut pas longtemps à l’un de convaincre l’autre de s’y essayer. Ce n’était ni dans le plan ni dans le budget, mais l’appel était bien trop puissant pour être tu. Nous aussi, nous voulions voler. Et ce fut chose faite…

kitesurf
kitesurf
kitesurf

Comme nous arrivions à la fin de notre voyage, notre budget était particulièrement serré. Nous avons alors trouvé un bon compromis avec Djiwann, le moniteur : 5 heures chacun pour la modique somme de 150 euros (à savoir que c’est le prix d’à peine deux heures de cours en France).

Djiwann nous expliqua qu’afin d’être autonomes, il nous faudrait minimum 9 heures, mais comme nous n’avions pas vraiment ce luxe, il nous offrit un cours accéléré sur deux jours. Après m’être entraînés à dompter la voile sur la terre, puis à me faire tracter par cette dernière dans la mer, je me suis retrouvée avec une planche sous les pieds dès la quatrième heure (ça n’aurait été qu’à la huitième heure si nous avions pris la totalité des cours). C’est ainsi que mon rêve s’est réalisé : j’ai volé.

kitesurf
kitesurf
kitesurf

Le combo gérer le vent avec mes bras + la planche avec mes jambes, alors que je manquais cruellement de coordination, d’équilibre et de pratique, m’offrit des vols planés sur plusieurs mètres de haut et de distance. Comme aucun d’eux n’était calculé ou maîtrisé, je me retrouvais en l’air sans l’avoir anticipé. Pendant un instant, le temps s’arrêtait et j’entendais une petite voix dire : « Oula, est-ce que la chute va faire mal ? »

Après trois impressionnants plats, une paire de lunettes noyée et une chaussure perdue dans les fins fonds de l’océan, le dernier cours prit fin. J’étais épuisée, mais les quelques secondes où je me suis sentie glisser sur l’eau étaient si magiques qu’elles avaient un goût de « reviens-y ».

Alors, je ne sais pas quand j’aurai l’occasion de refaire du kitesurf, mais une chose est sûre : je veux m’entraîner pour pouvoir contrôler mon kite et m’envoler aussi haut qu’un oiseau.

Le festival d'Esala Perahera

La fusion de deux traditions

La célébration d’Esala était à l’origine une cérémonie agricole au cours de laquelle étaient invoquées quatre divinités protectrices (Natha, Vishnu, Kataragama et Pattini) afin qu’elles accordent au peuple sri-lankais des pluies abondantes et des récoltes prospères.

Au IVᵉ siècle, la Dent de Bouddha fit son apparition sur le territoire sri-lankais. Considérée comme l’une des reliques les plus sacrées du bouddhisme, sa possession fut associée à la légitimité royale. Elle devint alors un objet à part entière de vénération et d’honneur.

C’est seulement au XVIIIᵉ siècle que le roi Kirti Sri Rajasinha fusionna ces deux événements pour n’en faire qu’un. La relique de la Dent fut alors placé à la tête du défilé, en raison de son importance religieuse et politique, tandis que les quatre divinités protectrices la suivirent, chacune à la tête de sa propre procession.

La 3e Kumbal Perahera

La célébration que nous connaissons aujourd’hui se déroule sur dix jours et se divise en deux parties : la Kumbal Perahera pendant les cinq premiers jours et la Randoli Perahera durant les cinq derniers. Plus on avance dans le festival, plus il monte en intensité.

Nous avons pu assister au troisième jour. Les gens se bousculaient déjà par milliers sur les trottoirs étroits de l’ancienne capitale. Certains choisissaient leur poste d’observation cinq heures avant le début de la procession. Nous avons fait partie des autres, qui n’ont daigné montrer le bout de leur nez que quelques dizaines de minutes avant le coup de feu annonçant le départ. Nous n’avions pas le meilleur point de vue pour prendre des photos, alors nous nous sommes contentés de graver le moment dans notre rétine.

Le défilé

Les whip crackers ont ouvert la cérémonie avec leurs immenses fouets claquant violemment sur le sol. Ils ont été rapidement suivis par un groupe d’hommes dont la tâche semblait être de ramasser les centaines de pièces lancées par le public. Au-delà de contribuer au financement du festival, ces dons font aussi office d’offrande, censée apporter prospérité et chance à celui qui donne.

Sont ensuite apparus les danseurs de feu. Portant leurs torches enflammées, ils apportent la lumière à la procession, tout en incarnant symboliquement la protection et la purification.

Accompagnés de percussionnistes rythmant leurs mouvements, les danseurs sont arrivés à leur tour, exécutant les danses traditionnelles kandyan dans de somptueux costumes.

Les cinq processions, chacune dédiée à une divinité différente, se sont succédé dans un étrange sentiment de répétition, reprenant presque la même structure à quelques détails près. À la fin de chacune, des éléphants, dont les chaînes résonnaient au rythme des tambours, fermaient le cortège, annonçant ainsi qu’une nouvelle divinité allait à son tour être mise à l’honneur.

Esala Perahera
Esala Perahera
Esala Perahera
Esala Perahera

Istuti Sri Lanka

Après 30 jours et près de 2 000 km, il est temps pour nous de dire au revoir à l’île sacrée de l’océan Indien. Elle nous a fait valser entre cascades majestueuses, jungle verdoyante, champs de thé bucoliques, faune remarquable, plages sauvages (d’autres moins) et histoires rocambolesques dignes de contes de fées.

Nous avons été pris en otage tantôt par des bus suicidaires, tantôt par des bateaux mercenaires. Nous avons été victimes de repas épicés jusqu’à nous en déchausser les molaires et de tuk-tuk drivers dont la capacité à suivre un GPS était visiblement arbitraire. Nous nous sommes délectés de la noix de coco sous toutes ses formes (appam, rotti, curry). Nous avons appris le langage du dodelinement de la tête et celui, plutôt abstrait, du code de la route sri-lankais. Nous avons découvert de nombreux rituels, accompagnés de leur symbolique et de leur histoire, toujours plus insensées et croustillantes les unes que les autres.

Bref, ce fut un mois particulièrement intense qui ne risque pas de partir aux oubliettes de sitôt. Merci, Sri Lanka.

map Sri Lanka
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